Ma Haute-Côte-Nord a chaud

Ma Haute-Côte-Nord a chaud

Garde-feux de l’Association protectrice des forêts laurentiennes à Forestville en 1959, source inconnue.

Ma chronique n’aura jamais si bien porté son nom, c’est à tous les temps, à tous les vents et… souvent sur un méchant temps, que les forêts de la Haute-Côte-Nord seront victimes, depuis toujours, de l’impitoyable élément destructeur qu’est le feu.

De mémoire d’homme (et de femmes inquiètes) on se souvient des grands feux de 1941, 1944 ou celui de 1953, quand deux navires de transport de la compagnie Clarke, accostés à Rimouski, se tenaient prêts à évacuer la population. Voici, en quelques lignes, les plus chaudes histoires d’incendies forestiers de notre région.

Mémoires perdues

Les catastrophes mentionnées plus haut ne sont pas les seules, quelques écrits nous mentionnent des feux de forêts possiblement aussi catastrophiques. En juin 1927, les flammes ravagent le comté, dans notre secteur seul Portneuf semble touché. C’est la pluie qui permet aux garde-feux de contrôler rapidement l’élément destructeur mais on dénote la perte de 800 cordes de bois de pulpe et plusieurs campements (Progrès du Saguenay, 09/06/1927).

Le mois d’août 1935, particulièrement chaud et sec à la grandeur de la province, aura de fâcheuses répercussions. Le Devoir relate des feux de forêts chez nous : « C’est sur la côte Nord que les feux sont le plus nombreux actuellement. Il y a notamment aux Escoumains, à Manicouagan et dans la seigneurie de Portneuf. » Le service de la protection de la forêt emploie alors quatre à cinq cents hommes… et espère la pluie. Notons la cause de certains incendies : « La plupart des incendies en forêts qui ont été signalés ont origine dans des abatis ou dans les champs de bluets, certains propriétaires voulant une cueillette féconde l’an prochain » (Le Devoir, 20/08/1935).

Le mythique feu de 1941

Tout débute par un feu d’abatis à Forestville un peu avant le 26 mai 1941 et causera le décès de trois Bergeronnais. Les conditions de travail de l’époque permettent l’embauche d’étudiants, ce qui explique la présence de Simon Lapointe (15 ans) et Paul Sirois (21 ans), avec Adjutor Ratté (43 ans), père de 10 enfants, pour combattre l’incendie qui leur sera fatal. C’est en traversant la rivière Sault-au-Cochon, sur un bac surchargé, que les hommes basculèrent dans la rivière. L’équipement inadéquat, de pesantes bottes de drave, auraient contribué à la noyade.

Portneuf et canton Laval (Forestville) sont au cœur des flammes : « Poussé par un fort vent du nord, le feu a ravagé, en l’espace de quelques heures, une partie du canton Laval. Plusieurs familles furent forcées de quitter leur foyer. Cinq d’entre elles ont vu réduire en cendres leur maison et leurs dépendances. Les sinistrés sont MM. Philippe Tremblay, David Léandrus Girard, Édouard Côté, Raymond Gagnon et Joseph Houde. Ces gens ont aussi perdu une partie de leur mobilier et de leurs effets personnels. […] La lutte à l’élément de structeur se poursuit activement » (L’Action Catholique, 28/05/1941). Le feu atteindra aussi les maisons d’Émile Guy et de Médéril Tremblay.

Les gens de Portneuf devront évacuer : « Depuis quelques jours, le village de Ste-Anne-de-Portneuf est menacé de destruction par l’intensité du brasier poussé par un vent violent. Soixante à soixante-dix maisons sont sur le point d’être la proie des flammes toujours grandissantes. Les résidents de ce village ont commencé de fuir vers le village voisin, St-Paul-du-Nord, avec leurs ménages et tout ce qu’ils peuvent sauver en cas d’avoir à déplorer la perte complète de leurs immeubles » (L’Action Catholique, 30/05/1941). Selon les versions de nos parents et grands-parents, la « divine intervention » de Médéric Bouchard, curé de Portneuf et desservant de canton Laval, permis de circonscrire les flammes. L’Action Catholique opte pour une autre version : « C’est grâce au travail des garde-feux et des volontaires que l’on est parvenu à l’éteindre et que les maisons ont été épargnées » (02/06/1941).

1944, Latour flambe

Fin mai 1944, un incendie de forêt se déclare : « Au début de la semaine, la cie «Anglo Pulp» a dû dépêcher, nous dit-on, des équipes de secours pour lutter contre un incendie en forêt qui menaçait de détruire les habitations de Forestville. Toutefois, il a plu dans ce coin-là et le danger semble disparu » (L’Action Catholique, 31/05/1944). Cependant, le danger demeure omniprésent au canton Latour, comme Marie Tremblay-Lajoie nous le raconte, dans son livre relatant la vie de sa grand-mère, Célanire : « En 1944, à la fin du mois de mai, une terrible catastrophe s’abattit sur la colonie de Latour […] On déménageait les femmes et les enfants vers des endroits où la forêt était le plus éloignée des maisons. Memére ne voulut pas quitter sa maison. Elle resta avec les hommes et c’est elle qui prit la situation en main. Elle guidait les garde-feux. »

Le bilan de ce triste incendie : « Un violent feu de forêt s’est abattu sur les cantons Latour et Betsiamites sur la Côte-Nord et seize familles de colons ont été chassées dans leurs maisons en flammes. Dans le canton Latour treize familles sont dans une grande détresse. L’inspecteur de la Colonisation ainsi que le curé de l’endroit le R. Père A. Gallant ont averti les autorités du département de la colonisation leur demandant de venir en aide aux sinistrés » (Le Soleil, 05/06/1944).

1953, hors-contrôle

Début août, vers le 7, un incendie de forêt menace Forestville et Ste-Thérèse-de-Colombier (Latour sera aussi en danger à certains moments). Dans le canton Iberville aussi « le feu a couru dans la mousse épaisse sur une étendue de 60 âcres […] Une équipe de 75 hommes munis de pompes et de tracteurs a réussi à le contrôler définitivement. » Expliquait l’inspecteur, Raymond Boulianne, au journal Le Soleil dans son édition du 12 août. Une semaine plus tard, on commence à maîtriser le brasier, cependant le danger, toujours omniprésent, pousse les autorités à l’évacuation. La municipalité de Portneuf accueille les sinistrés, le curé Bouchard rapporte : « Les évacués, 37 femmes et 131 enfants, ont été amenés ici par une équipe de secours de la Croix-Rouge pour se voir loger dans six classes d’école, mesurant chacune environ 20 pieds par 40. […] Les enfants courent d’un bout à l’autre des corridors, les bébés pleurent, une demi-douzaine d’enfants font résonner la place de leur toux […] On a installé des poêles à bois, dans une cuisine et un réfectoire dans le sous-sol de l’école » (Le Soleil, 20 août 1953).

Ce n’est que le 23 août que les averses viendront en aide aux 800 pompiers volontaires et que les villages de Latour et Ste-Thérèse peuvent respirer mais les feux ne sont pas sous contrôle pour autant. On devra attendre encore quelques jours. C’est près de 280 kilomètres carré d’épinettes et de pins que les flammes ingurgiteront pendant les trois semaines du sinistre. Les dommages seront évalués à près de 11 millions en dollars de 2018.

1991, surréaliste atmosphère

Finalement, on ne peut passer sous silence les feux de juin 1991. Frais dans l’esprit de toute une génération qui vivait alors son premier vrai feu de forêt. Écoutant, sourire en coin, la génération précédente raconter les catastrophes si haut mentionnées. Comme si c’était impossible, en 1991, que l’homme ne puisse contrôler l’élément destructeur. Et pourtant!

Dès son édition du 19 juin, le Soleil prévoyait : « L’été 1991 pourrait connaître un désastreux record en nombre d’incendies de forêt. » Le lendemain, il précise : « Cette fumée qui obscurcit le ciel de Baie-Comeau provient de la Haute-Côte-Nord où dévorent quatorze incendies forestiers […] » C’est majoritairement le secteur Est, de Forestville à la rivière Manicouagan, qui est le plus menacé. La Sécurité civile rédige des « avis d’évacuation en blanc » laissant l’espace nécessaire à l’inscription des noms des localités. C’est finalement le 29 juin que la Sécurité civile invita « les 2 500 autochtones de Betsiamites et 316 habitants du Rang 2 de Ragueneau à plier bagages dans les 24 heures » (Le Soleil, 30/06/1991).

Selon les chiffres de Radio-Canada, les 87 feux en activité, un record, auront détruit l’équivalent de 370,000 terrains de football et brûlé pendant 4 mois (de la mi-juin à la mi-octobre). L’estimation des dommages sera à plus d’un milliard de dollars. En prime, une nouvelle génération aura appris, à ses dépens, que la suie peut tomber en pluie, soit sous un ciel orange surréaliste ou noir à midi, provoquant l’allumage des lumières de rues.

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