À tous les temps : Histoire d’alcool première partie – Le diable des ivrognes

À tous les temps : Histoire d’alcool première partie – Le diable des ivrognes

Employé de la Commission des liqueurs servant une cliente en janvier 1945. Source : Conrad Poirier/Wikipédia

L’histoire de la légalisation de l’alcool au Canada et au Québec passera par plusieurs étapes. Encore une fois, le Québec se démarquera du reste du Canada, tout comme en Haute-Côte-Nord où «Prendre un p’tit coup c’est agréable!»

La première loi qui tente d’encadrer les spiritueux est celle du député Dunkin, nommé le « Temperance Act » en 1864. Cette loi, qui n’entre en vigueur qu’en 1878, laissait les comtés ou municipalités le choix de permettre ou d’interdire la vente au détail de l’alcool sur leur territoire. Nous aurons ensuite le premier référendum national sur la question, celui du 29 septembre 1898. Reflet des deux solitudes canadiennes, le résultat ne surprend pas. Pendant que le oui l’emportait dans toutes les provinces, le Québec vote non à 81,5 % et la Haute-Côte-Nord à 94 %… comme la boisson préférée de « Pepére »! « Cré Pepére! »

Le diable des ivrognes

Peu de temps après, le « diable est aux vaches » à St-Paul. Joseph Octave Perron, curé de Mille-Vaches, avoue à son évêque avoir « entrepris une guerre à mort aux alambics et aux vendeurs de boisson ». L’histoire débute en décembre 1898, l’ecclésiastique implore l’aide de son évêque car l’Agent du revenu le menace de poursuite: « j’ai vendu du vin de messe pour assister des malades et j’en vends quand besoin en est. D’ailleurs tous mes confrères font comme moi depuis de longues années, et nous avons toujours eu l’approbation des magistrats. » (Correspondance du 26 décembre 1898)

Plus loin dans la missive, on comprend qu’il s’agit d’une vengeance de certains fabricants de « bagosse » envers l’homme d’Église: « À la fin de l’été dernier, sur ma demande, un douanier est venu ici et a pu confisquer un alambic chez un nommé Joseph Houde de cette paroisse. Le coupable a résisté déjà deux fois aux huissiers venus pour l’appréhender et lui faire subir un procès. Mais l’affaire ne restera pas là. De plus, Aldéric Dionne, gendre de Joseph-A. Piuze, et Michel Tremblay, de cette paroisse, viennent d’être poursuivis pour vente de boisson. De là une grande colère, chez ces messieurs contre le curé et Pascal Tremblay, syndic, que l’on suppose être, non à tort, les auteurs de leurs maux. »

L’histoire se poursuivra jusqu’en janvier 1900 : « On m’informe que certains individus, amateurs de la bouteille et des alambics, sont à préparer une cabale pour faire passer à la session du Conseil municipal, en février ou mars prochain, un règlement par le dit Conseil à l’effet d’accorder une licence de boissons enivrantes pour cette paroisse. […] Les deux conseillers qui viennent de se faire élire par cabale, me dit-on, sur cette question, sont contre moi. Le chef élu est J. A. Piuze. Si vous ne venez pas à mon aide le diable des ivrognes va avoir la victoire. […] » (Correspondance du 9 janvier 1900)

La correspondance du curé, ensuite muette sur le sujet, nous empêche de connaître la fin de l’histoire. Toutefois, il est de notoriété publique que l’abbé Perron n’avait pas l’assentiment de tous au village, il quittera, peu de temps après. Horace Gaudreault entra en fonction en octobre 1902.

Le référendum de 1919

Le Référendum québécois sur la prohibition de l’alcool, tenu le 10 avril 1919, porte sur la légalisation de la vente des bières, cidres et vins légers sur le territoire du Québec. L’option du « oui » l’emporte à 78,62 % et notre comté vota à 89.8% pour, naturellement. La bière, le vin et le cidre seront donc exclus de la Loi sur la prohibition. Le Québec devient le seul endroit, tant au Canada qu’aux États-Unis, où la prohibition n’est pas totale. On en devine la conséquence: La province sera la plaque tournante d’un vaste réseau de contrebande d’alcool, autant par mer que par terre. Pensez à Lionel et Valérien, au service de Zidore, dans le Temps d’une paix, alors qu’ils promènent des « patates », entre La Malbaie et Québec. Il est évident que les « patates » arrivaient par mer et se rendaient aux États-Unis. Les effets de la prohibition américaine se répercutent d’ailleurs dans le chiffre d’affaires de la « Commission des liqueurs du Québec », créée en 1921, selon le site de la SAQ: « Les ventes brutes de la Commission s’élèvent à 27 539 966 $ au plus fort de la prohibition américaine, puis retombent à 11 370 603 $ en 1934. »

Mais Pepére lui?

Nos gens, ils n’avaient ni le temps ni les moyens de « monter » à Québec pour aller visiter une des quatre succursales de la « Commission des liqueurs » et même une fois arrivés, ils auraient dû se soumettre aux lois, comme on le raconte sur le site web de la SAQ: « Les premiers magasins ressemblent à des confessionnaux avec leur comptoir grillagé. Les bouteilles, enveloppées dans un papier spécial, sont hors de la vue des clients. Seule une liste de prix est affichée au mur. Il n’est possible de commander qu’une seule bouteille de spiritueux à la fois; toutefois, les vins ne sont pas rationnés. » Compliqué, non? Tellement plus simple d’acheter la « bagosse » fabriquée par Desbiens ou la canisse du capitaine du Chipad qui arrive de Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français non soumis à nos lois. Dans la région, on se sert de petites anses discrètes pour débarquer la marchandise. On parle de l’Anse-de-Roche, Canton Latour ou Bersimis et plus bas comme Baie-Trinité.

Mais connaissant Pepére, c’était « ben plus l’fun » de contourner la loi! Non? Pendant que les épouses observaient et les curés prêchaient la tempérance et incitaient leurs ouailles à joindre les Lacordaires, d’autres s’allieront avec la « Police à Duplessis » afin d’amener la contrebande à un autre niveau. C’est cette histoire que je vous raconterai dans une prochaine chronique.

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