À tous les temps : Histoire d’alcool Deuxième partie – La « gamik » à Duplessis

À tous les temps : Histoire d’alcool Deuxième partie – La « gamik » à Duplessis

Plymouth Cranbrook 1954, du genre qu’utilisait René Mercier, pour « escorter » les voyages entre Québec et Portneuf-sur-Mer. Photo : Sûreté du Québec (Martin Caron)

L’arrivée au pouvoir de Maurice Duplessis, en 1944, donnera naissance, en Haute-Côte-Nord comme dans plusieurs autres régions, à une petite pègre locale, peu dangereuse, avouons-le, mais néanmoins marginale et illégale.

L’historien Éric Bédard raconte : « Aussitôt élu, il congédie le personnel de la Sûreté provinciale et embauche près de 2 000 fonctionnaires du «bon bord ». C’est après le décès du « Cheuf », en septembre 1959, qu’éclatera, au grand jour, le scandale de la « Police à Duplessis ». Les procès, hautement médiatisés, du chef de Police, Rosario Lemire et de l’inspecteur à la « Police des liqueurs », Léopold Perreault. L’un des coups de départ de ce retentissant procès? Une lettre, signée Oscar Émond de Sainte-Anne-de-Portneuf. Lui et son chum, Cyrias Tremblay, écrivent alors une page insoupçonnée de l’histoire du Québec, en dénonçant la « gamik » de la police à Duplessis. Dans un souci d’impartialité, je citerai abondamment les « gazettes » de l’époque.

Le modus operandi

La contrebande d’alcool, au temps de Duplessis, emprunta un sinueux parcours rempli d’illégalités et de contournements de lois. Dévoilée lors de l’enquête préliminaire de Léopold Perreault, en août 1961. Un dénommé Mercier explique la procédure dans les cas de saisie de boisson : « La marchandise devait être apportée à l’entrepôt de la province sur la rue Dalhousie où tout devait être détruit. En réalité, a poursuivi le témoin, dans le cas de plusieurs saisies, la boisson était apportée au bureau de la Police des liqueurs […] M. Mercier a déclaré n’avoir jamais détruit la boisson frelatée ainsi saisie, même s’il a déjà signé un document certifiant que le précieux liquide avait été détruit en sa présence. Questionné sur les raisons qui l’avaient amené à signer un papier qu’il savait être faux, il a commenté : « Quand on avait l’ordre de signer un document, on signait ou c’était la porte ». Les deux autres noms qui figuraient sur ce document étaient ceux de Willie Côté et de Léopold Perreault. » (La Presse, 22/08/1961, p.21). Il en rajoutera plus tard, lors de l’enquête de Rosario Lemire, quand il avouera avoir transigé: « avec Cyrias Tremblay et Oscar Emond, de Ste-Anne de Portneuf, même qu’il se souvient avoir «escorté» le voyage d’Emond, sur les ordres de Côté. « Personne n’aurait pu le saisir en chemin avec sa cargaison, d’ajouter le témoin, car il était déjà «saisi et était sous notre garde» » (Le Soleil, 29/09/1961, p.9).

Particulière protection policière

C’est vers 1954 que Cyrias Tremblay, propriétaire de l’Hôtel Saguenay et Oscar Émond, restaurateur de Portneuf, rencontrent Léopold Perreault de la « Police des liqueurs » : « La Couronne a ensuite appelé comme témoin deux tenanciers d’hôtel de Ste-Anne-de-Portneuf, comté de Saguenay, MM. Oscar Emond et Cyrias Tremblay, qui ont raconté au tribunal comment ils avaient rencontré Léopold Perreault, au Château Champlain à Québec et les engagements qu’ils avaient pris avec l’inspecteur de la Police des liqueurs. Tous deux ont dû payer diverses sommes d’argent pour obtenir la protection de Perreault, en plus du prix de $12 ou $15 le gallon qu’ils devaient donner pour acheter l’alcool frelaté. Les sommes payées pour leur protection ont varié entre $100 et $225 selon les occasions. » (La Presse, 22/08/1961, p.21). Les journaux rapportent les confessions de l’inspecteur de la police des liqueurs : « Les gallons d’alcool frelaté étaient entreposés dans le bureau de l’inspecteur d’état-major, James Joly ou dans la cave du quartier général, en attendant que Wellie Côté donne des ordres pour en disposer. En plusieurs occasions, il a reçu l’ordre d’en livrer à des «bootleggers», comme Oscar Emond et Cyrias Tremblay, de Ste-Anne-de-Portneuf, et même au propre fils du chef Lemire, Émilien  ». (La Presse, 22/09/1961, p.47)

Quand Oscar fait sauter la « gamik »!

Duplessis et sa « Police des liqueurs » privilégient les « organisateurs » et amis du parti. Ce qui explique possiblement l’accointance entre nos gens et la « Police à Duplessis ». Le système, très bien huilé, fonctionna jusqu’en 1956, moment où Cyrias et Oscar, pour une raison inconnue, se décident de faire dérailler la « gamik » et menacent de dénoncer les agissements de la « Police à Duplessis » à la Gendarmerie Royale, comme le rapportera le journaliste dans La Presse du 29 septembre 1961 : « Il s’agit d’une lettre adressée à l’ancien inspecteur de la police des liqueurs, M. René Mercier, par un dénommé Oscar Émond, de Ste-Anne-de-Portneuf […] À la suite de certains malentendus, ils vinrent tous deux à Québec, en 1956, pour voir le solliciteur général et signer en sa présence un affidavit relatant toutes les circonstances de leurs tractations avec les membres de la police. Cet affidavit fut d’ailleurs signé en présence également de hauts officiers du département du procureur général. Quelques temps après, on fit revenir nos deux bonhommes à Québec, et sous des promesses fallacieuses, on leur fit signer devant un avocat un second affidavit démentant absolument le premier… Et on ne perdit pas une minute pour leur «faire une cause de boisson» et les envoyer à l’ombre pour réfléchir… Mais on avait compté sans la débrouillardise d’Émond. Quand il se vit pris pour entrer au violon, il écrivit à Mercier, le sommant de venir le chercher avec son compagnon Tremblay avant huit jours… sinon, il révélait toute la «gamik» à la Gendarmerie royale. «C’est vous autres qui nous avez fait faire de la contrebande, écrivait Émond, et vous êtes mieux de vous occuper de nous autres.» Inutile de dire qu’on s’est occupé d’eux en hauts lieux et qu’ils ne sont pas restés longtemps à l’ombre, car on n’avait pas envie, inutile de le dire, de voir la Police montée se mettre le nez dans cette affaire pas très reluisante.  » (La Presse, 29/09/1961, p.37).

La fin d’une époque

Lemire sera finalement accusé d’une fraude atteignant le demi-million, il ne fera que trois mois de prison; la Commission des liqueurs et sa police seront abolies, laissant la place à la fameuse Régie des alcools, devenue la Société des alcools du Québec en 1971. Emond et Tremblay, quant à eux, prendront leur retraite du « bootlegging ». Un semblant de justice sociale apparaissait et la révolution tranquille pointait alors son nez… Un nouveau jour se lèvera et apparaitra un trafic d’un autre genre.

ERRATUM
Dans la description de la photo de l’édition du 11 juillet 2018, nous aurions dû lire : « Employés de la Laurentienne, se réunissant à Duchesnay, avant la saison de 1965 ». Nos excuses aux personnes concernées par cette méprise.
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